Message du bord #11

Message du bord #11

N 60° 15 745
W 20° 30 165
Bonjour à tous,
Aujourd’hui, c’est cours météo !
En mer, on sait toujours quand on part, jamais quand on arrive. Pas vraiment. Il arrive que l’on ne sache pas non plus quand on part, encore moins quand on arrive, et qu’en plus le chemin et la destination changent en cours de route !
Après le départ des ambassadeurs, nous devions prendre la mer direction les Féroé et ses falaises spectaculaires. Malheureusement, des vents contraires et surtout des creux (de face) de 9 à 10 m nous ont forcé à changer de route et revenir à Reykjavik. Nous arrivons quelques heures avant une belle dépression. Il faut savoir que dans les hautes latitudes, le froid augmente la densité de l’air. Des vents de 35 knt seront donc plus puissants là-haut en hiver que chez nous. Exemple : nous sommes arrivés sous 30 knt de vent avec un bateau toilé comme si nous en avions 45. Par contre 30 knt de vent aux Antilles, c’est royal !
Alors nous attendons encore quelques jours la bonne fenêtre, puis une se dessine, même si elle ne fait pas vraiment rêver. Il faut imaginer le monde des pressions en relief, ou les anticyclones sont des montagnes et les dépressions des cratères. Le vent des anticyclones tourne dans le sens horaire, celui des dépressions dans le sens contraire. Jouer avec les systèmes météo, c’est un peu comme prendre des connexions ferroviaires : il faut sauter de l’un à l’autre et surtout prendre le bon train. Encore faut-il qu’il soit à l’heure.
Le dimanche soir, les fichiers se confirment, il faut partir tôt pour attraper une première dépression (35 knt) qui va nous catapulter plein Est. Mais c’est la suite qui ne nous enchante pas du tout. Une deuxième dépression se forme dans l’atlantique et passe pile là où nous devons aller, aux Hébrides dans le nord de l’Écosse, avec des rafales à plus de 60 knt (de vent froid, on n’oublie pas). Nous espérons arriver juste avant elle aux Hébrides, mais nous savons que le timing est tendu.
Alors ce lundi matin à 5h, nous appareillons. Et forcement, sur les fichiers du matin, la dépression n’arrive plus le samedi mais le vendredi. A bord nous sommes fatigués, après plus de 3 mois à vivre dans le bateau, dans le froid et l’humidité, plus le programme d’Elemen’Terre, les organismes commencent à accuser le coup, mais l’ambiance dans l’équipage est toujours bonne. Le fait d’être fatigué nous oblige à encore plus prendre soin des autres, nous obligent à encore plus de tolérance, plus de patience.
Nous y allons en sachant bien que nous allons ramasser, mais plus on attend, moins on a de chances de pouvoir repartir d’Islande. L’hiver s’est installé très vite et tôt cette année, il est déjà bien tard, il faut partir. Notre routeur à terre, Christian Dumard, (je vous recommande son Facebook, ses livres, ses stages ou conférences si vous voulez apprendre la météo !) confirme et nous aide dans nos choix.
Et forcément, une fois de plus, un fichier change, la première dépression qui doit nous propulser à l’Est est en retard, (la SNCF vous prie de bien vouloir l’excuser de son retard et vous souhaite une belle année 2012…) et la pétole nous fait prendre du retard sur le planning. La grosse dépression quant à elle est toujours là, s’intensifiant et annoncée à 945 hpa, avec des vents à 70 knt quand même… Autant envie d’y aller qu’un porc breton va aux abattoirs.
Et miracle ! Cette nuit, la route extérieure, en laissant l’Irlande sur notre gauche vient de s’ouvrir ! Nous plongeons donc au Sud-Est, puis Sud-Ouest pour enrouler notre première dépression qui va nous faire profiter des vents portants. Il nous faut tâcher de ne pas arriver trop tôt sur la queue de la grosse dépression, où les vents même portants, seront toujours à 70 knt, toujours froids et cette dépression nous déposera à Brest directement.
On retrouve la vie penchée, le bateau qui gîte à 30/40 °, qui tape, on retrouve des positions complètement improbables pour s’habiller, monter dans les bannettes, faire à manger… Même aller aux WC est une mission ! Et pourtant, on adore ça… Ce matin, nous retrouvons des couleurs que nous ne connaissons plus, même si nous sommes encore par 60°N. L’humidité est moindre depuis notre départ, le froid est un peu moins dur, les lumières nous donnent l’impression d’être dans un endroit que l’on connaît, assez magique…
Magique et pourtant pas encore envie de rentrer…
Bon quart à tous,
Marie